Cette thèse d’histoire étudie une source étonnamment négligée par l’historiographie : l’atlas dit de Trudaine. Cette expression désigne un inventaire cartographique dédié aux routes royales qui est commandé à la fin des années 1730 par Philibert Orry (1689-1747), un contrôleur général des finances qui tente de remédier à l’état catastrophique du réseau routier français. L’atlas doit son nom aux deux intendants des finances qui sont chargés de la direction de cette enquête au cours du tiers médian du XVIIIe siècle : Daniel-Charles Trudaine (1703-1769) et son fils, Jean-Charles-Philibert Trudaine de Montigny (1733-1777).
La problématique et l’analyse se structurent autour de deux objectifs majeurs : l’examen des modalités de fabrication de l’atlas et une meilleure connaissance des enjeux de cette source pour l’État royal. Pour y parvenir, la présentation des résultats de mes investigations est organisée en trois grandes parties qui examinent les temps forts de l’histoire de l’atlas : ses origines, son élaboration et ses usages. L’atlas de Trudaine forme un vaste corpus qui regroupe près de 2 500 cartes routières et plus de 900 plans d’ouvrages d’art. L’image ne pouvant à elle seule suffire pour reconstituer l’histoire de cette collection, de nombreuses sources manuscrites conservées dans une centaine de dépôts (Archives nationales, archives départementales, archives municipales, bibliothèques et dépôts étrangers) sont mobilisées pour décrire le rôle des acteurs successifs et les différents savoirs techniques mis en œuvre. Mon propos est assorti par l’exploitation d’une importante série d’illustrations, de schémas et de tableaux de synthèse. 63 planches hors texte regroupent des illustrations en grand format, ainsi que des cartes qui reconstituent le réseau routier du royaume de France vers le milieu du XVIIIe siècle.
Le chapitre liminaire et la première partie servent à mettre en perspective l’atlas de Trudaine, en particulier en se fondant sur l’examen des choix qui conduisent les autorités administratives à adopter cette enquête originale et novatrice sur les potentialités territoriales. Dans les documents administratifs, la carte est régulièrement décrite et considérée comme le meilleur outil pour aménager les routes. Toute une série de pratiques administratives sont élaborées à partir de ce type de document et les intendants des finances Trudaine participent pour une large part à la promotion de cet instrument d’administration. Leur rôle méritait d’être précisément évalué, ce qui a été tenté en examinant de nombreuses sources notariales et administratives. La seconde partie démontre que la réalisation des itinéraires routiers implique l’exploitation de procédés techniques très perfectionnés qui garantissent l’exactitude des informations figurées, comme la triangulation qui suppose la mise en place d’une structure d’enseignement adaptée. Le dernier volet décrit les procédures administratives, les modalités d’utilisation des plans itinéraires par leurs commanditaires et par l’historien. Grâce à cette source, plusieurs répertoires et cartes interprétatives permettent d’aboutir à une reconstitution très fine du réseau routier du royaume et des différentes généralités à pays d’élections. Dans une perspective beaucoup plus large, d’autres aspects très méconnus ont également été abordés, comme l’exploitation des cartes routières pour l’élaboration de volumes de prestige où l’influence de l’enquête cartographique sur des projets parallèles ou ultérieurs, notamment dans les régions non couvertes initialement.
Au total, cette étude dépasse le cadre d’une simple monographie et laisse apparaître un rapport singulier entre le pouvoir royal et l’outil cartographique qui constitue désormais le support principal d’une vaste politique dédiée à l’aménagement du territoire. Avec cette volumineuse collection de cartes, les administrateurs ont à leur disposition une source très détaillée qui permet d’évaluer l’ampleur des travaux routiers à mener et leurs incidences. L’atlas de Trudaine est aussi le résultat d’une démarche administrative qui exploite des outils modernes pour maîtriser et contrôler les décisions prises. Ainsi, cette thèse reconstitue l’histoire d’une source qui participe pour une large part à la construction territoriale d’un État moderne.
Travail récompensé par le prix du CTHS, et le prix Dezès de la Fondation de France 2010