Comité pour l'histoire de la Poste

La Hongrie et les Pays-Bas méridionaux durant la guerre de Succession d’Espagne : les ambitions de la diplomatie française

Auteur

MAURIN Olivier

Diplôme

Thèse d’histoire moderne

Thématique de recherche

Pagination

Direction de recherche

François Cadilhon et Sébastien Dubois

Université

Universités Bordeaux-Montaigne et Bruxelles – Saint-Louis

Année de publication

Résumé

Au début du XVIIIe siècle, la Hongrie et les Pays-Bas méridionaux sont deux provinces périphériques de l’Empire des Habsbourg. Géographiquement éloignés des gouvernements centraux madrilène et viennois, ces territoires sont livrés à une nécessaire tradition politique autonomiste, où les élites locales sont associées à la conduite des affaires régionales par les autorités royales et impériales. Si cette organisation décentralisée s’avère indispensable dès le XVe siècle pour administrer les empires multinationaux des Habsbourg, elle devient un frein au moment de la formation des États-nations à partir du XVIIe siècle. Les pouvoirs provinciaux, soucieux de conserver leurs prérogatives politiques, s’opposent logiquement aux mesures de centralisation menées par les souverains à cette période. Les réformes absolutistes des grandes monarchies bourboniennes et habsbourgeoises, émanant des théories de Jean Bodin, de Cardin le Bret ou de Juste Lipse, visent à uniformiser politiquement et religieusement tous les territoires autour de la personne d’un souverain qui, désormais, doit incarner la nation toute entière. Confrontées à ce nouveau mode de gouvernement, les élites régionales de Belgique et de Hongrie s’appuient sur des textes juridiques afin de protéger leurs anciennes prérogatives. Celles-ci étant érigées au rang de constitution, elles les brandissent pour proclamer leurs droits à s’opposer politiquement et militairement à des réformes administratives qu’elles jugent inconstitutionnelles. C’est le cas pour les provinces belges avec le Grand Privilège de 1477 et pour les terres du royaume de Hongrie avec le Tripartitum de 1514. Ces luttes internes traduisent la présence d’identités distinctes au sein des territoires sous souveraineté habsbourgeoise.


Bien qu’ayant des contacts réguliers depuis l’arrivée de la Horde d’Arpad en Europe centrale à la fin du IXe siècle, les Pays-Bas méridionaux et la Hongrie sont soumis à des influences diverses émanant de déterminismes géographiques, d’histoires et de cultures foncièrement différentes. Ces influences forgent les mythes fondateurs dont se nourrissent les identités territoriales et conditionnent leurs réactions en période de crise. Si à la veille de la guerre de Succession d’Espagne, la Belgique est un territoire ouvert sur le monde et intégré aux flux internationaux grâce à un réseau de communication parmi les plus performants d’Europe, la Hongrie est en revanche un espace fermé, sous-développé et en marge des flux continentaux, où le phénomène de balkanisation possède une forte emprise. Le niveau d’ouverture des peuples aux autres cultures peut conditionner leurs réactions face à l’arrivée de nouveaux modèles politiques, économiques et sociaux. On constate ainsi que dans un espace ouvert sur le monde, cosmopolite et soumis au capitalisme, comme les Pays-Bas méridionaux, la réaction des élites est de nature politique, par contre, dans un espace fermé, féodalisé et replié autour des grands domaines seigneuriaux, la mode de résistance des élites s’avère de nature plus violente.La résistance aux réformes absolutistes fissure les liens entre les périphéries et sa capitale et isole les Pays-Bas méridionaux et la Hongrie d’un point de vue géopolitique, ce qui offre un contexte favorable aux ingérences étrangères, notamment françaises. À la fin du XVIIe siècle, ces régions font l’objet de la convoitise d’une diplomatie française au service des ambitions dynastiques de Louis XIV. Le décès attendu du roi d’Espagne Charles II de Habsbourg le premier novembre 1700 plonge l’Europe dans un conflit dynastique d’envergure continentale, voire mondiale par la notion d’interdépendance des fronts, si l’on y associe les théâtres d’opérations régionaux et coloniaux. Dans le cadre de la coalition de La Haye, les puissances maritimes anglaises et néerlandaises s’unissent aux Habsbourg de Vienne pour contrer les velléités françaises. En effet, la France désire former une grande monarchie bourbonienne par la fusion à long terme, des possessions continentales de Louis XIV et de celles de son petit-fils Philippe V, notamment les implantations coloniales avec le riche commerce de l’Asiento. Lors de cette succession, Versailles fait preuve d’opportunisme en acceptant le testament du dernier Habsbourg d’Espagne. Elle l’utilise comme un prétexte pour accroître une hégémonie obtenue lors du traité de Westphalie de 1648. Une nouvelle fois, la guerre se porte dans les périphéries belges et magyares et les déstabilise. Le Roi-Soleil mobilise ses armées dès le début de l’année 1701, alors que ses négociateurs sont déjà à l’œuvre pour préparer et justifier leurs interventions en Belgique et en Hongrie. Les opérations militaires et les missions diplomatiques s’appuient sur les alliances de revers forgées lors des siècles précédents et se réalisent dans un contexte de défiance provenant des tentatives de centralisation menées respectivement par Madrid dans les Pays-Bas espagnols et par Vienne dans le royaume de Hongrie. Deux de ces missions diplomatiques sont représentatives des ambitions françaises dans ces deux territoires périphériques durant la guerre de Succession d’Espagne et de la manière dont ils se connectent avec la puissance louis-quatorzienne. Le marquis des Alleurs et le président Pierre Rouillé de Marbeuf, agents de Louis XIV, mi-espions, mi-ambassadeurs, sont respectivement envoyés en Hongrie auprès du prince hongrois rebelle François Rakóczi et aux Pays-Bas méridionaux aux côtés du gouverneur général de la province et maître de l’Électorat de Bavière, Maximilien-Emmanuel de Wittelsbach. Leurs interactions sont également mises en lumière par les activités de l’agent de la rébellion hongroise en Belgique et en France. En effet, résidant tantôt à Bruxelles, à Mons et à Paris, le baron Ladislas de Wettes représente les intérêts du prince Rakóczi auprès de Louis XIV et de Maximilien-Emmanuel de Bavière. Il est un relais autonome des Hongrois et reflète l’espoir d’une nation cherchant à retrouver une indépendance emportée par les Turcs lors de la bataille de Mohács de 1526.

Du côté de la diplomatie française, le marquis des Alleurs est en charge d’organiser l’aide militaire et financière officieuse apportée à la rébellion magyare tandis que le président Rouillé reçoit pour mission de conseiller et de surveiller Maximilien-Emmanuel de Bavière, dont la fidélité est mise en doute par Versailles. Bien qu’agissant dans des provinces très éloignées, les finalités de leur mission respective s’avèrent identiques : assouvir les ambitions de Louis XIV en maintenant l’emprise de la France sur les mouvements de contestation locaux et en affaiblissant les forces ennemies engagées sur ces théâtres d’opérations.

Loin du fracas des champs de bataille de la guerre de Succession d’Espagne, une guerre de l’ombre se fait plus dure. Le contenu et la confidentialité des échanges épistolaires d’un bout à l’autre du Saint-Empire romain germanique deviennent des enjeux pour les belligérants. Les cabinets de contre-espionnage s’immiscent aussi bien dans les affaires de leurs adversaires que dans celles de leurs alliés. La quête du renseignement est ainsi une préoccupation croissante pour des cours européennes qui comprennent que celui-ci est désormais une arme aussi déterminante que le canon. Pour les acteurs de la diplomatie, il apparaît vital de sécuriser leurs courriers, les voies d’expédition et les réseaux postaux en s’adaptant continuellement au contexte local, c’est-à-dire à l’état très hétérogène des infrastructures routières européennes et à une situation stratégique changeante. Leurs correspondances voyagent ainsi dans toute l’Europe et se croisent en utilisant des stratagèmes et des systèmes de codage élaborés. L’acheminement et la dissimulation de plusieurs milliers de messages le long des routes postales maritimes, terrestres ou commerciales démontrent l’importance de l’étude de ce réseau pour la compréhension de l’activité diplomatique à la fin du règne de Louis XIV, et plus largement, pour l’analyse de la guerre de Succession d’Espagne qui va décider des équilibres géopolitiques du XVIIIe siècle.

Cette étude va nous faire parcourir les routes de l’Europe, des mers Baltique à la Méditerranée, dans une période de conflit où interagissent les traditions stratégiques des États, les contextes sociaux et identitaires des peuples, ainsi que l’activité des réseaux diplomatiques. Cette analyse globale de deux territoires foncièrement différents a pour objectif de mettre en relation l’histoire d’une Belgique, souvent réduite à l’état de province des Empires habsbourgeois et bourboniens par l’historiographie, avec l’histoire d’une Hongrie ballottée par les impérialismes depuis 1526. Elle vise à mesurer le niveau d’intégration de ces provinces périphériques à la géostratégie des alliances de revers, aux réseaux de communication continentaux, et à des ensembles territoriaux plus vastes comme les possessions habsbourgeoises et bourboniennes, mais aussi leurs facultés à résister aux ambitions dynastiques des deux grandes puissances du temps que sont la France de Louis XIV et le Saint-Empire de Léopold Ier.

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