Ce mémoire part du diagnostic, établi par de nombreux chercheurs en sciences sociales, de la baisse de la syndicalisation en France. En s’appuyant sur une enquête effectuée auprès du personnel d’un centre de distribution de La Poste, ce travail interroge les conditions de l’engagement et du désengagement individuel au sein des organisations syndicales.
A ce propos, Marie Cartier concluant son ouvrage sur la profession de facteur, explique qu’alors que les mécontentements des facteurs s’accroissent, les syndicats peuvent avoir un rôle important à jouer : « Pour les organisations syndicales ou d’autres mouvements, parvenir à unifier et à collectiviser ces insatisfactions individuelles et à les traduire en des termes politiques constitue aujourd’hui un défit important ».
Néanmoins, nous avons constaté à la suite de Jean-Robin Merlin2, une démoralisation des militants syndicaux à La Poste. Joseph, secrétaire de la section FO et syndiqué depuis près de 37 ans, nous avoue « On est dans le creux de la vague ». Ce découragement est lié à l’évolution des conditions de travail des postiers et à la démobilisation qui touche de plein fouet les organisations syndicales, en France et en Europe.
Ce déclin a été analysé, principalement dans une perspective macrosociologique. Plutôt que d’envisager la désyndicalisation sous l’angle de « la crise du syndicalisme français », ce mémoire s’est efforcé de restituer les carrières des syndicalistes et leurs pratiques militantes, en les réinscrivant dans l’histoire sociale des sections syndicales et de l’établissement étudié. Ce déplacement de perspective est fécond dans la mesure où il permet de comprendre les enjeux locaux et individuels de la désyndicalisation, trop souvent ignorés dans les études sur le déclin du militantisme syndical.
L’analyse des carrières permet de comprendre pourquoi des individus adhèrent à une organisation syndicale, pourquoi ils militent et pourquoi ils font défection. L’adhésion syndicale n’est pas seulement le fruit d’un alignement des cadres cognitifs entre les individus et l’organisation à laquelle ils appartiennent. L’étude des différentes étapes du processus qui conduit un individu à se syndiquer, puis, éventuellement, à militer, montre que les mobiles idéologiques sont nécessaires mais insuffisants pour comprendre cet engagement. Les recherches consacrées au militantisme partisan et associatif ont déjà souligné ce point. L’adhésion est le résultat de la rencontre entre une politique de recrutement exercée localement par les militants syndicaux et des dispositions individuelles incorporées lors de la socialisation primaire et secondaire. Les schèmes de perception, les représentations du monde qui les entoure et les différentes expériences vécues par les acteurs peuvent constituer des dispositions favorables à l’engagement. Le militantisme n’est toutefois possible que si les acteurs présentent une disponibilité biographique leur permettant de s’investir plus activement dans le syndicalisme. De ce fait, les sphères de vie dans lesquelles les individus sont insérés doivent être attentivement étudiées. Au cours de notre enquête, nous n’avons pu analyser de façon détaillée les différences « genrées » d’investissement dans le militantisme syndical. Un autre type de constat nous est apparu : certains militants ont leur conjoint syndiqué. Ensemble, ils doivent mener de front leur vie familiale, professionnelle et syndicale. Une étude approfondie des couples de militants permettrait de comprendre la manière dont ils gèrent ces multiples investissements.
Il ressort de l’analyse de l’entrée en militance que le noyau dur des militants syndicaux sur le centre de distribution étudié se résume à une dizaine de personnes. Il faut toutefois noter que dans les réponses au questionnaire distribué à l’ensemble du personnel du centre de distribution de La Poste étudié, certaines personnes se déclarent militantes alors qu’elles n’adhèrent à aucune organisation syndicale. On a remarqué que certains militants syndicaux participent occasionnellement, mais de manière intensive, a des activités dans des associations. N’en est-il pas de même pour certains postiers vis-à-vis des syndicats ? Ils peuvent être fortement mobilisés de façon ponctuelle sur des activités syndicales. Or, la méthode adoptée, qui est celle de prendre en considération les acteurs qui sont adhérents dans une confédération ou une fédération, les exclue automatiquement. Peut-être faudrait-il reconsidérer la méthodologie d’enquête afin d’élargir la base des acteurs étudiés. Les militants syndicaux dont nous avons observé les pratiques effectuent un travail de communication persuasive afin de mobiliser des soutiens et mener des actions. Le répertoire d’action qu’ils sollicitent grâce à leurs savoirs et savoirs faire s’oppose à celui de la direction de l’établissement.
Nous n’avons pu développer les stratégies des syndicats lors de la dernière restructuration de l’établissement en 2004, faute de matériaux suffisants. Cependant, nous pouvons dire que lors de cette réorganisation qui a engendré des suppressions de postes et l’allongement des tournées, les militants ont tenté de mobiliser des soutiens extérieurs au syndicalisme. Hervé, secrétaire de la section CGT, a des liens étroits avec les élus communistes de l’arrondissement. Il les a sollicités sur la question de l’avenir de la distribution du courrier sur l’arrondissement. Ceux-ci ont manifesté leur soutien en intervenant auprès de la mairie de Paris par une lettre : « Le Conseil du … arrondissement demande au Maire de Paris d’intervenir auprès du Préfet de région Ile-de-France et de Monsieur Bailly, Président Directeur Général de La Poste afin de garantir le maintien et l’amélioration de la qualité du service postal offert aux habitants et aux entreprises dans le…, en préservant le système actuel de distribution et le nombre de postes d’agents ». De plus, l’ensemble des sections locales se sont unies pour distribuer un courrier aux habitants de l’arrondissement, intitulé : « Vos factrices et facteurs s’adressent à vous ». Ce papier tente d’élargir le cadrage de la situation en mobilisant le soutien des clients. C’est essentiellement l’extension des cadres qui est employée : « La population fait les frais de ces réductions de tournées et de personnel », « La Poste ne tient pas compte d’un élément primordial : Votre avis », « Vos facteurs vous proposent d’agir à votre niveau, en interpellant la Direction de La Poste, en prenant toutes les initiatives utiles pour qu’ensemble, nous fassions revenir La Poste sur son projet suicidaire pour le Service Public, et pour La Poste elle-même ». La faiblesse du mouvement syndical incite les militants à mobiliser leurs relations politiques et à créer des synergies avec les clients. Pour ce cas d’espèce, ce mode d’action n’a pas abouti.
Jean-Robin Merlin a également illustré la mobilisation de ce type de soutien dans son étude. Ceci amène à s’interroger sur l’émergence éventuelle d’un nouveau mode d’action.
Pour accomplir leurs activités, les syndicats tentent d’obtenir satisfaction afin d’offrir des biens indivisibles au personnel. Ils procurent également des biens divisibles aux postiers. Utilisant leurs compétences et leurs connaissances, les militants syndicaux aident les agents les plus faiblement dotés en capitaux culturels. Ce rapport clientéliste leur permet de renforcer les liens d’interdépendance et ainsi d’accroître le nombre de leurs adhérents et leurs scores aux élections professionnelles. Dans cette même logique ils se différencient les uns des autres. Ce travail syndical engendre ce que nous avons nommé un sous-produit. Le sous-produit du militantisme est l’ensemble des satisfactions et des déplaisirs créé par l’activité syndicale. Il est variable et évolutif, en fonction des personnes et du temps. Cette variabilité peut en partie expliquer la défection de certains acteurs.
Les types de défections proposés par Albert Hirschman ont été étudiés ici : la défection pour une autre organisation et la défection totale. Nous avons également démontré que cette défection peut s’accompagner d’une prise de parole. Ces idéo-types ne répondent pas aux mêmes désajustements entre l’institution et le militant. La défection pour une autre organisation est l’action de militants dont la socialisation politique ne correspond pas aux schèmes de perceptions et aux représentations du monde de leur syndicat d’accueil. La défection totale résulte d’une reconversion des compétences syndicales dans d’autres types d’activités. L’analyse de la défection qui est faite ici concerne uniquement des militants. Nous n’avons pu analyser les raisons d’agir des simples adhérents. Un travail de plus longue durée avec une forte implantation sur le terrain pourrait permettre de leur donner la parole et d’analyser leur comportement.
Pour mener cette enquête nous avons élaboré une analyse macro-sociologique de l’ensemble du personnel du centre étudié et une analyse micro-sociologique des militants syndicaux. L’analyse biographique a ensuite permis l’étude des itinéraires militants, professionnels et familiaux des individus désengagés. La perspective longitudinale a autorisé la reconstruction de l’évolution et de l’imbrication des différentes sphères de vie. L’évolution des sites d’inscription des acteurs et la variabilité de la valeur qui leur est accordée expliquent en partie les déplacements et les inflexions des militants. L’utilisation de différents niveaux d’analyse est particulièrement heuristique pour l’étude de l’engagement et du désengagement individuel.
Ce mémoire s’est employé à établir le rôle majeur des militants syndicaux locaux dans la politisation du groupe ouvrier. La prise en compte de ce rôle paraît aujourd’hui essentielle aux organisations syndicales pour l’avenir du syndicalisme, nécessité qui transparaît dans les résolutions votées lors du 46ème Congrès de la Confédération française démocratique du travail : « La réussite en matière de syndicalisation nécessite donc de créer une dynamique jusqu’au niveau de la section syndicale » et « Les sections constituent donc la CFDT ‘de première ligne’. A ce titre elles seront fortement sollicitées pour la mise en œuvre d’une nouvelle dynamique de syndicalisation ».