Comité pour l'histoire de la Poste

Édito

La Poste a d’ores et déjà suscité un grand nombre de travaux historiques. La création d’un Comité pour l’histoire de La Poste a marqué la volonté des autorités postales et au premier chef de MM. Darrigrand et Bourmaud de ne pas négliger la mémoire de l’institution et d’organiser méthodiquement la recherche en donnant des repères sûrs aux étudiants dont on s’efforce de susciter la vocation « postale ». Il est certes légitime que des travaux anecdotiques et philatéliques continuent à enrichir l’historiographie de la Poste, mais il y a diverses demeures dans la maison du Seigneur et la mission des universitaires est tout autre.

La moisson constituée par les mémoires de maîtrise, de DEA et les (nécessairement plus rares) thèses se recommande par sa richesse depuis que le Comité s’est constitué en 1995 et a soutenu de ses bourses l’effort de recherche de l’armée de l’ombre que forme l’ample et valeureuse cohorte des étudiants d’histoire et d’histoire du droit et des institutions. La difficulté, c’est que le Comité est conduit à constater la très forte dissymétrie entre les propositions de recherches émanant des si nombreux contemporanéistes et le caractère très sporadique des chantiers ouverts par les modernistes. Nous entendons bien que les esprits forts ont de longue date mis en doute le bien-fondé de la césure entre histoire moderne et histoire contemporaine. Les mêmes admettront cependant qu’il y a quelque raison de s’inquiéter devant la quasi-extinction des propositions sur les temps antérieurs au XIXe siècle. Certaines raisons de cette situation sont bien connues. En dépit de l’important et très estimable Guide de recherche publié par Pierre Nougaret qui englobe l’Ancien Régime, les jeunes chercheurs ne disposent pas à ce jour d’un guide comparable à celui réalisé par le Comité sur les XIXe et XXe siècles. On doit se féliciter que Claire Nau et Eric Tuncq aient été recrutés précisément pour composer un outil de recherche comparable pour l’Ancien Régime. Leur tâche est ardue tant les sources peuvent apparaître dispersées et d’une teneur très inégale. Nul n’ignore, du moins parmi les modernistes, que notamment aux Archives nationales, les séries E (Conseil du roi), G 1 (Ferme Générale), F 20 (Statistiques), H 1 (Administrations provinciales), F 90 (Postes et Télégraphes) n’ont pas livré tous leurs secrets. Pour la période 1790 à 1800, les historiens peuvent naturellement mettre à contribution entre autres fonds l’inépuisable série L des Archives départementales, ils ne dédaignent pas davantage aux Archives nationales les séries B (élections et votes), C (assemblées nationales), D (mission des représentants), AF I, II, III (archives du pouvoir exécutif)… Encore convient-il de poser les bonnes questions et de se référer à des problématiques renouvelées dans un domaine qui, il faut bien le reconnaître, donne l’impression d’un certain épuisement. Le Comité dans sa grande sagesse a distingué plusieurs axes de recherche : 1. La Poste, ses métiers, son management (les modernistes auraient certainement écrit sa « police » au sens ancien du terme) 2. Les institutions postales et leur organisation 3. Transports, communications et réseaux 4. La (les) Poste(s) et le pouvoir 5. Les rapports dialectiques entre Postes et société Il appert, et Y.M. Bercé n’avait pas manqué de le rappeler lors de la journée d’étude du 10 février 1998, que les aspects étatiques de l’histoire postale sont surévalués et surreprésentés. La raison en est évidente et tient à l’abondance des sources administratives et réglementaires. Il est certain qu’une attention plus grande aux modalités pratiques et concrètes de la vie postale serait bien plus susceptible d’enrichir et de renouveler les sommes d’ E. Vaillé, H. Cavaillès qu’une enquête de plus sur Henri IV, initiateur de la poste aux lettres ou Louvois, grand maître de la chose postale. Cela étant, il n’est pas de sujet qui ne puisse être revisité par un esprit neuf armé de questionnements rajeunis par les apports des croisements interdisciplinaires. Il ne faut pas non plus renoncer à l’histoire de la société des postiers du temps, même si les maîtres de poste et les messagers n’ont jamais été ignorés par l’historiographie classique. L’histoire de la Poste est aussi celle de la construction du territoire par la mise en place d’itinéraires nouveaux, de l’innervation des activités par des flux de circulation allant de pair avec une restructuration des pratiques sociales. La documentation n’autorise pas souvent le chercheur à procéder à des « pesées globales » du volume des correspondances échangées ; le signataire qui sur les traces du si regretté B. Lepetit, a fait un sort à l’enquête de 1745 n’ignore naturellement rien de ces difficultés pour les temps modernes. Il n’en demeure pas moins qu’une préoccupation constante de la recherche devrait être de traquer tout ce qui peut permettre de mesurer des flux, quitte, selon l’adage labroussien, à réaliser des pesées fausses avec des balances fausses.

La Poste est un des canaux par lequel transite la communication dans la cité. Le rapport que l’organisation postale entretient avec l’ensemble de la société doit être au cœur de toute réflexion. L’étude des correspondances est à la mode et il faut s’en féliciter. La richesse des actes du congrès des sociétés historiques et scientifiques tenu en 1995 sur Correspondre jadis et naguère atteste de la fécondité de ce champ de recherche. Le lancement à l’initiative de H. Bots (Nimègue), E.-O. Lochard (Montpellier), A. Mac Kenna (Saint-Etienne) d’une enquête collective sur « la communication écrite en Europe à l’âge classique » prouve que ce type d’enquête rencontre les préoccupations de la communauté scientifique. Pour l’heure, il s’agit pour les initiateurs de ce projet d’assurer l’édition électronique des correspondances philosophiques, scientifiques et huguenotes mais aussi d’élaborer un atlas de ces correspondances et de leurs réseaux. Nous entendons bien qu’il n’est pas question ici d’histoire postale au sens strict du terme, mais le Comité aurait selon nous intérêt sinon à encourager immédiatement ce type d’approche, du moins à s’interroger sur l’opportunité à terme d’une intervention dans ce champ.

Les domaines de recherche, on le constate, ne manquent pas ; plus que jamais, l’appel aux vocations s’impose dans toutes les universités, même si les étudiants sont sollicités par d’autres types d’enquête jugés à tort ou à raison plus faciles. Faire prendre conscience, a fortiori pour les époques plus anciennes, de l’importance des recherches sur ce que l’on appelle aujourd’hui commodément la « communication » est une condition préalable à une relance significative des travaux dans la ligne tracée par D. Roche en conclusion de la journée du 10 février 1998. Il nous plaît in fine de rappeler ce que Legrand, secrétaire général des Postes écrivait en 1792 : « C’est le service des Postes qui donne la vie au commerce et qui entretient l’activité ; c’est par lui que se soutiennent toutes les créations civiles, morales et politiques, c’est à la faveur de cette industrieuse circulation que s’étendent et se multiplient les progrès des lumières en tous genres et que la société peut recueillir les fruits de toutes ces connaissances précieuses qui influent si essentiellement sur le bonheur de l’humanité ».

Philippe GUIGNET
Professeur d’histoire moderne à l’université Charles de Gaulle-Lille III
Membre de la commission scientifique du Comité pour l’histoire de La Poste